Jean-Simon Raclot

LE PAYSAGE OU LA PROFONDEUR DE LA PEAU

La peinture ne parle pas de la vie, elle nous la montre. Elle n'est pas un discours sur l'être mais sa monstration. Aujourd'hui encore, le paysage, en tant que pur phénomène et pure présence, est peut-être le lieu privilégié de ce retour à l'origine.
Chez J.S. Raclot, la vision hallucinée d'une nature sauvage et opulente, comme vivifiée après le déluge, est en réalité celle d'un monde originaire, du monde tel qu'il pourrait apparaître dans une expérience primordiale. La profusion des éléments et l’exubérance des couleurs témoignent de cette recherche de l'intensité d'une sensation première, antérieure aux déterminations de la pensée. Tout y est en excès, saturé de couleurs et de formes, comme si du trop plein des choses, le peintre espérait qu'advienne - enfin - le silence de la pensée.
C'est alors que ces paysages dépouillés de toute habitation humaine, peuvent se lire  bien plutôt comme le signe d'une volonté d'habiter pleinement le monde (nous songeons ici à Merleau-Ponty pour qui "la science manipule les choses et renonce à les habiter"), de l'habiter au sens où l'on se laisserait envahir par lui, où l'on se laisserait envelopper par sa force qui échappe à toute maîtrise.  Si l'homme est allé partout, la peinture peut encore nous apprendre à voir.
Entre l'eau, la terre et le ciel, la prépondérance du monde végétal, la célébration de la force avec laquelle la plante surgit, le déploiement de ses feuilles qui se perd en traînées de couleurs vives, c'est le règne de la vie, son plein essor, son développement, et son débordement.
Gorgée d'eau et de sève, l'image fixe tend vers le flux de cette vie qui est mouvement. La luxuriance de la nature, chez J.S. Raclot, c'est la surabondance des phénomènes eux-mêmes, tels qu'ils peuvent être saisis au sein de ce flux : en changement permanent et en perpétuelle transformation. L'inquiétante étrangeté de ses tableaux vient peut-être de ce que le peintre ne cherche pas à résorber cette opacité propre aux choses en devenir. La nature a ici quelque chose d'ostentatoire en même temps que de mystérieux et de caché, enfoui dans la profondeur des sous-bois.
Dans ces forêts silencieuses, il ne se passe rien. Aucun événement ne vient troubler le calme et la tranquilité d'une nature laissée à elle-même. Or, l'absence de tout événement, c'est en réalité la présence de l'événement originaire : le jaillissement même des phénomènes. J.S. Raclot ne peint pas des paysages mais leur venue à l'être.
Pas l'ombre d'un voyageur solitaire, nul artefact, pas même une ruine qui aurait, ne serait-ce que partiellement, survécu à la destruction. Des chemins ont néanmoins été tracés, afin que l'élément humain, le peintre, ou encore celui qui regarde le tableau, puisse pénétrer dans l'univers pictural, ou encore – ce qui est la même chose - soit pénétré par lui. Car ces paysages ne sont pas des vues panoramiques, de grandes étendues ou de larges horizons, que nous pourrions contempler en spectateurs idéaux d'une scène qui se déroulerait face à nous. L'homme ne mesure pas sa petitesse face à un infini qui serait hors de lui, il fait lui-même parti de cet infini. Immergés au cœur de cette nature sauvage, le sentiment d'être désorientés vient ainsi seulement de ce que nous sommes forcés d'abandonner notre habituelle position de sur-plomb : si par la science, nous comprenons le monde, par la peinture nous sommes compris en lui.
Pénétrant pénétré, le sujet fait corps avec son objet, l'homme avec la nature, le voyeur avec le spectacle. Le point de contact des corps, c'est le goût du peintre pour les choses senties, son désir de goûter leur saveur et leur épaisseur. L'expérience est avant tout charnelle. Nous voyons des paysages mais nous mangeons la couleur des fleurs, frôlons le vert tranchant de leurs épines, savourons la fraîcheur acide du jaune, le pourpre de satin et la chair charnue des tissus. Le goût de peindre, c'est le goût pour la peau, le goût pour le contact entre la peau du monde et la nôtre. 
Claire Francesconi - 2017